vendredi 21 janvier 2011

Orientales… [1]




En 1910, de l’Autriche-Hongrie aux Etats-Unis, du Royaume-Uni à la France, l’Occident digère d’autant moins sa première défaite militaire qu’il commence à peine à vraiment mesurer les conséquences de la guerre russo-japonaise – elle s’est déroulée en 1904-1905 et s’est terminée par la victoire du Japon impérial, qui s'est approprié la Corée, la région de Port-Arthur (ville portuaire chinoise) et une partie de l’île Sakhaline[1], au large de la Sibérie, quand la Russie impériale a dû évacuer la Mandchourie du Sud et la retourner à la Chine –, et s’inquiète donc de plus belle du « Péril jaune »[2], né vers le dernier tiers du XIXe siècle comme un fantasme « blanc » malheureux, à la Gobineau, c’est-à-dire sans espoir de jamais renverser le « mouvement » de montée en puissance des peuples non blancs, et soudainement devenu « réalité » géo-politique…

Après la déferlante du capitalisme industriel et de ses bouillonnants flux financiers qui emportent tout ou presque (symboles, valeurs, sentiments, frontières, « naturalité »…) sur leur passage, une deuxième rencontre traumatisante avec l’irreprésentable : ici et là, le « trop grand nombre ». Irreprésentable d’autant plus menaçant qu’il s’élève sur le fond de cette notion visqueuse et d’invention récente, la « race », qui prétend fixer cultures et comportements dans les corps, interdisant tout espoir de composition, mieux, d’assimilation.

Louis Bertrand, lui, est plus ou moins au diapason de cette peur diffuse mais a les yeux tournés vers un autre horizon : le Levant. Cette année-là, le futur académicien – il succédera à Maurice Barrès en 1925 – fait paraître à la Librairie Académique Perrin Le Mirage oriental, récit de voyage et essai « ethno-historique » nourri de ce qu’il a « vu » lors d’un long voyage dans la partie est du bassin méditerranéen sous la domination d’un Turc considéré depuis plusieurs décennies comme « l’homme malade de l’Europe » par la diplomatie britannique, ouvrant la voie aux frères Tharaud, par exemple, infatigables voyageurs-chroniqueurs de l’Europe centrale et du Moyen-Orient[3].

Loin de nos délicatesses actuelles d’Européens fatigués, blasés et mollement démissionnaires sous couvert de « tolérance » et de « multi-culturalisme », ce que Louis Bertrand « voit », il ne se contente pas de le rapporter : il le commente et il le juge. Sans complexe. Avec le sérieux d’un Normalien réactionnaire ; la condescendance tranquille d’un petit-bourgeois républicain et dreyfusard, devenu catholique par une forte conviction qui a probablement plus à voir avec la « Civilisation » qu’avec la préoccupation du salut personnel, autrement dit avec la foi ; la mégalomanie assumée d’un Occidental visitant ses « frères inférieurs », particulièrement ceux qui ont entrevu la « Lumière » ; la vraie curiosité d’un anthropologue amateur désireux d’éclairer la lanterne (bien sourde) des siens – qui portent toujours le deuil de l’Alsace-Lorraine[4] tout en s’enivrant de Belle Epoque, s’inquiètent d’un danger lointain sans se rendre vraiment compte qu’aux marches de l’Europe aussi des impatients s’agitent, dont la bonne volonté et les bonnes manières sont tout sauf acquises…

Et Louis Bertrand, que sa paranoïa inspirée a rendu particulièrement clairvoyant en ce qui concerne le futur de l’Algérie (mais aussi de l’« Islam »), où il n’a pourtant passé qu’une dizaine d’années à la fin du XIXe siècle – non sans laisser des traces durables (voir, dans cet espace, Ecrit au soleil 3, mis en ligne le 23 août 2010) nous offre, sous l’espèce d’un examen de « faits », un assez remarquable détail de certains des préjugés à propos des sujets de l’empire ottoman – ou représentations pour parler comme les géo-politiciens d’aujourd’hui – en circulation dans notre doulce France d’alors chez ceux à qui il arrivait de porter le regard vers l’Orient proche. Etonnant mélange de préscience et de dédain de classe, de surestimation de soi, de snobisme même, et, par endroits, de finesse d’analyse, de racialisme non raciste, de « sensibilité » ethno-sociologique et de modernité, dans sa charge contre la marchandisation du tourisme et l’essor du voyage organisé sur laquelle s’ouvre le livre.


*


Extraits :


II


UNE ESQUISSE PSYCHOLOGIQUE


Si les Chrétiens et les Juifs constituent la véritable élite intellectuelle de l'Orient, il est incontestable aussi qu'ils paient chèrement la rançon de leur supériorité. Ce ne sont pas seulement leurs compatriotes [?] musulmans, ce sont peut-être davantage encore les Occidentaux qui leur témoignent une antipathie plus ou moins déclarée.

Dès le premier abord, ces Levantins nous [!] choquent par un certain manque de dignité, un mélange de platitude et d'insolence, une obséquiosité que rien ne lasse. Telle est l'âme de l'esclave : cynique, intempérant dans la flagornerie comme dans l'injure, il poursuit son idée avec une ténacité inouïe, il sait être prodigieusement volontaire tout en déguisant sa volonté. Qu'il s'agisse d'une dame grecque ou syrienne, qui a résolu de forcer les portes de tel salon européen particulièrement difficile d'accès, ou d'un commis de magasin qui veut vous insinuer sa marchandise, l'obstination est pareille. S'ils se sont juré de vous faire capituler, ils y parviendront, coûte que coûte ; ils auront, comme on dit, votre peau. Si ce n'est pas de gré ce sera de force ; si ce n'est pas par la flatterie, ce sera par l'importunité, voire même [sic] par l'intimidation. Pour peu que l'on résiste, on sent en eux une irritation sourde, une colère qui s'emporte contre l'obstacle, qui s'exaspère bientôt jusqu'à la frénésie. Ils finissent par se piquer au jeu, et tout intérêt mis à part, par s'acharner à la victoire, même désastreuse, pour le seul plaisir de vaincre[5]. Ce leur est une jouissance de ployer une volonté adverse : revanche sournoise de l'esclave dont la ruse sans cesse aux aguets s'évertue à faire passer le maître[6] précisément par le chemin où il bronche et renâcle le plus !

Je vois encore la fureur d'un commis arménien qui, au Grand Bazar de Stamboul, avait parié avec des camarades de me vendre une de ses broderies. J'avais surpris ses clins d'yeux : d'abord, je ne voulus rien entendre, puis, excédé de ses poursuites, je proposai de l'objet, — dont je n'avais aucune envie — un prix très bas, un prix dérisoire. L'Arménien s'entêta à me rouler, multiplia les passes et les corps à corps, pour me forcer à toucher terre. Ce fut une escrime éblouissante et interminable. Sous ses formules polies, je sentais sa rage de se heurter à ce phénomène invraisemblable : un voyageur qui refuse de se laisser faire ! Je me raidis de toutes mes forces, je tins bon. En désespoir de cause, il accepta mon prix et me mit la broderie dans la main, aimant mieux vendre à perte [!!] que de céder à l'entêtement d'un Européen. Il était toujours très poli, mais il en fumait, le drôle ! et je crois que, s'il l'avait osé, il m'aurait battu.

Cette fermeté qui se dissimule sous le relâchement de la tenue, ce manque de dignité qui s'accompagne d'astuce commerciale et diplomatique, tout cela cadre à merveille avec l'esprit éminemment positif et pratique du Levantin. C'est parce qu'il est pratique, qu'il ignore ou dédaigne nos raffinements occidentaux en matière de morale. Il sent très bien et il excelle à nous faire sentir que les délicatesses dont nous nous targuons, ne sont, presque toujours, que des défis naïfs au sens commun. Non pas qu'il soit incapable lui-même de délicatesse, qu'il n'ait son point d'honneur, ou même son héroïsme. Seulement cette délicatesse, ce point d'honneur et cet héroïsme diffèrent beaucoup des nôtres…


*


III


La Déplaisance du Juif


Cette esquisse générale convient aussi bien aux gens de basse classe levantine qu’à ceux des classes supérieures. Je voudrais maintenant étudier de plus près les sujets de l’élite, et, en tâchant de les caractériser dans ce qu’ils ont de plus intéressant pour nous, faire passer tour à tour, sous les yeux du lecteur, le Jeune-Juif, le Jeune-Syrien et le Jeune-Héllène…

Notons-le d’abord : la condition des Israélites, en Orient, est encore fort misérable, souvent même inférieure à celle, si précaire, de la plèbe musulmane. Au point de vue matériel, comme au point de vue moral, ils restent très arriérés. Il sied donc de juger en toute indulgence ceux d’entre eux qui essaient de sortir de cet état semi-barbare, et – quelle que soit la déplaisance de leurs défauts – ceux qui, franchement se tournent vers la civilisation européenne et se piquent de marcher avec nous.

On se tromperait si l’on se formait une idée des Juifs orientaux d’après ceux qu’on rencontre en Turquie, et spécialement d’après ceux de Salonique, lesquels représentent une véritable aristocratie parmi leurs autres coreligionnaires. Ceux-ci sont instruits, élevés à la française ou à l’allemande, très soucieux de se cultiver et d’améliorer leur sort. Les résultats de leurs efforts se manifestent déjà d’une façon frappante. Les Jeunes-Israélites qui sortent des écoles de Salonique ne diffèrent en rien des Jeunes-Hellènes commerçants, employés de banque ou de négoce. Soigneux de leur tenue, actifs, empressés polyglottes et habiles parleurs, ils ont même extérieur, même allure, presque même physionomie [!] que leurs rivaux. Le seul détail qui révèle leur origine, c’est l’emploi discret du castillan, la langue que leurs ancêtres ont rapportée d’Espagne et qui est demeurée, en quelque sorte, leur idiome national[7].

Mais cette transformation est de fraîche date. Elle ne remonte guère au-delà d’une génération. Il suffit de voir les pères ou les grands-pères de ces jeunes gens, pour s’en rendre compte. Vêtus d’un costume hybride, semi-européen, semi-oriental, malpropres, le regard torve, la mine circonspecte et effarouchée, ils offrent les stigmates non équivoques de leur long esclavage…


A suivre…


Notes :


[1] Sakhaline sera annexée en août 1945 par Staline et rattachée à l'URSS ; l’île est aujourd’hui encore objet de conflit entre le Japon et la Russie…

[2] Titre d’un article du sociologue russe, francophone, francophile, anglophobe et féministe, Jacques Novicow (1849-1912), Le péril jaune, paru dans la Revue Internationale de sociologie (5e année, février 1897, pp. 351 sq.) ; un tiré à part a été publié par les Editions V. Giard & E. Brière, Paris, 1897. Je dois à l'érudition de Pierre-André Taguieff cette référence, ainsi que la précision suivante : « Dans L'Avenir de la race blanche (Paris, Alcan, 1897), Novicow consacre plusieurs développements, plus substantiels au 'péril jaune' ».

[3] Jean Tharaud prendra, en 1946, la suite de Louis Bertrand à l’Académie française, où son frère Jérôme avait été élu en 1938 (voir, par exemple, A l’Ombre de la croix (1920), rééd. Paris, L’Arbre de Judée/les Belles Lettres 2001, et L’An prochain à Jérusalem (1930), rééd. Paris, L’Arbre de Judée/les Belles Lettres, 1999).

[4] Pour l’anecdote : en 1913, Jacques Novicow fera paraître un livre intitulé L'Alsace-Lorraine, obstacle à l'expansion allemande… D’après Wikipedia.

[5] Cette pittoresque généralisation de L. Bertrand a le mérite de rappeler que, sous l’échange pacifié marchandise-argent, il n’y a pas que « les eaux glacées du calcul égoïste » du Manifeste communiste, qu’agents économiques jouant un jeu réglé mais aussi l’actualisation d’une éphémère communauté humaine locale, dont la satisfaction d’hypothétiques « besoins » est le prétexte ; une sortie de l’anonymat qui est entrée dans la parole vivante et dans un jeu pouvant devenir art, celui du marchandage ; une lutte entre individus, des volontés vouées à l’affirmation de soi ici-et-maintenant, certes, mais sous l’obligation de maintenir le lien social – encore plus efficace, bien sûr, quand ce n’est plus la coutume qui règne mais l’Etat de Droit –, c’est-à-dire de garder la civilité, quelque pénible que cela soit. Autrement dit, de préserver la possibilité d’un autre coup, qui est le vrai but de l’échange. Ce que dit aussi le mot « commerce ».

[6] Ici, on pourrait s’étonner de voir apparaître sous la plume du très nationaliste L. Bertrand un couple fameux, maître-esclave, qui n’allait connaître de vraie notoriété en France qu’à partir des années 1930, notamment dans les cercles marxisants, et qui vient directement du chapitre IV de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel (1770-1831), auteur traduit depuis 1867 mais peu lu, encore moins commenté, au moment où paraît Le Mirage oriental : « [Considéré] comme l’incarnation […] du pan-germanisme, Hegel […] est victime de deux nationalismes en conflit – l’allemand et le français –, conflit exacerbé par la guerre franco-prussienne de 1870 », (V. Y. Mudimbe & A. Bohm, Hegel’s Reception in France, Duke University & Carleton University, 1992, p. 8). Il est vrai que ce couple avait déjà été mis en circulation frauduleuse par les pan-germains ayant (mal) lu le Nietzsche de la Généalogie de la morale au travers de leurs lunettes suprématistes…

Quoi qu’il en soit, chez L. Bertrand, pas de mort hégélienne à la jouissance et de naissance au travail contraint pour l’« esclave » qui n’a pas, ultimement, osé risquer sa vie, donc sa liberté, dans la lutte à mort qui l’a opposé à celui qui n’a pas hésité, lui, à le faire – devenant « maître » par là ; simplement le vaincu d’un combat inégal qui s’est joué avant lui. Pas d’infériorité définitive. Pas d’héroïsme pseudo-nietzschéen non plus : l’« esclave » ne dit pas « non » mais « peut-être » – un instinct de survie raffiné.

L’« esclave » de Louis Bertrand, loin des cimes, tient du prudent et rusé Scapin, ne cessant de tenir compte d’un rapport de forces qui lui est rarement favorable mais ne laissant jamais passer une occasion de se venger, tant qu’il peut le faire en échappant aux conséquences… Force des faibles.

Il tient de Scapin mais aussi de Don Juan, l’aristocrate satanique dont la vraie jouissance est non pas de « consommer » – ça, c’est l’affaire de Casanova, aventurier impécunieux à complexes – mais d’amener par persuasion, par des mots redoutables, les femmes qu’il a rencontrées par hasard et entreprises par jeu à rejeter d’elles-mêmes leurs vœux, à renier leur foi, et à succomber non pas tant à sa sollicitation qu’à leur désir – ce que ne fait pas l’admirable mendiant de Molière, avant tout soucieux de son salut, refusant la pièce d’or à payer d’un blasphème – et sans excuse, avec ça. Faiblesse des forts.

Cet « esclave », il est clair que L. Bertrand ne l’estime pas mais il n’est pas dit qu’il lui soit définitivement hostile : en tout cas, il l’amuse et lui voit clairement un avenir. Reste qu’à avoir nommé « esclave » un levantin-type, un commis arménien paradigmatique, il a contribué à rendre plus aisés les glissements sémantiques et amalgames de quiconque se prendrait pour un « maître »…

[7] Sous l’apparente équivalence des termes « Juif » et « Israélite », on voit bien que l’un renvoie à l’ « archaïque » l’autre au « moderne », tout à fait en accord avec l’esprit « éclairé » de l’époque, où les Israélites français et allemands (par exemple les frères Reinach, les frères Darmesteter, le baron de Hirsch), intégrés, éclairés, universalistes, patriotes et partisans de la Réforme juive (qui préfère l’« esprit » de la Loi de Moïse tel que traduit par les Prophètes à sa « lettre », telle que travaillée par le Talmud) prennent grand soin de se distinguer, notamment par leur apparence, des Juifs, particularistes, traditionalistes, attachés au Talmud et se considérant toujours en exil.

Il faut aussi observer que, dans cette opposition, joue aussi une différence de classe : les Israélites sont, pour l’essentiel, des bourgeois et des intellectuels ayant conquis, non sans mal, une place en vue dans leurs sociétés respectives, quand les Juifs, dans leur grande majorité, sont plutôt artisans, petits commerçants, ouvriers et, pour beaucoup d’entre eux, « étrangers » pauvres venus de l’Europe de l’Est – pour échapper aux pogromes et/ou à la misère… Sur tous ces points, voir Abraham H. Navon, Joseph Pérez (1925), rééd. Paris, L’Arbre de Judée /Les Belles Lettres, 1999 et Jacob Lévy, la Saga des Springer (1925-1928), rééd. Paris, L’Arbre de Judée /Les Belles Lettres, 1999.

Et l’on remarque que la question nationale juive apparaît au détour d’une phrase innocente.




Orientales… [1] © Copyright 2011 Richard Zrehen

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