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mardi 8 février 2011

Orientales… [3]


… Il y apporte, avec son intelligence précoce, sa mémoire infatigable et sa faculté rapide d'assimilation, son robuste instinct pratique et son désir de primer. Apprendre, apprendre au plus vite et avec le moins de frais possible[1], tel est, pour lui, le but très nettement précisé dès l'entrée. Un jésuite me citait un mot ingénu de l'un d'eux, travailleur acharné qui, à force de persévérance et d'application, avait réussi à passer de troisième en rhétorique. Après l'examen de passage, le religieux le complimentait : « Eh bien ! Michel, vous voilà content d'avoir sauté une classe ! Qu'est-ce que vous allez dire à votre père, ce soir, en revenant à la maison ? — Je lui dirai : « Papa, je t'ai gagné, en une après-midi, vingt-cinq livres françaises ! » C'était, en effet, le prix de la demi-pension pour une année. — Bons calculateurs[2], ils sont aussi, dans toutes les autres matières, d'excellents élèves. Un peu comme nos Juifs d'Europe, il faut qu'ils remportent tous les prix, — même le prix d'instruction religieuse catholique.… Il y apporte, avec son intelligence précoce, sa mémoire infatigable et sa faculté rapide d'assimilation, son robuste instinct pratique et son désir de primer. Apprendre, apprendre au plus vite et avec le moins de frais possible[1], tel est, pour lui, le but très nettement précisé dès l'entrée. Un jésuite me citait un mot ingénu de l'un d'eux, travailleur acharné qui, à force de persévérance et d'application, avait réussi à passer de troisième en rhétorique. Après l'examen de passage, le religieux le complimentait : « Eh bien ! Michel, vous voilà content d'avoir sauté une classe ! Qu'est-ce que vous allez dire à votre père, ce soir, en revenant à la maison ? — Je lui dirai : « Papa, je t'ai gagné, en une après-midi, vingt-cinq livres françaises ! » C'était, en effet, le prix de la demi-pension pour une année. — Bons calculateurs[2], ils sont aussi, dans toutes les autres matières, d'excellents élèves. Un peu comme nos Juifs d'Europe, il faut qu'ils remportent tous les prix, — même le prix d'instruction religieuse catholique.

Il est d'usage, en effet, dans les établissements congréganistes que toutes les compositions, y compris celle en instruction religieuse, comptent pour le prix d'excellence. Le jeune Israélite[3] studieux, qui ne veut pas perdre de points pour ce prix important, suit les cours de catéchisme avec ses camarades catholiques, compose avec eux et a la joie de les battre sur leur propre religion : là encore, ils sont premiers. Ils y mettent un sérieux et un acharnement, qui ne vont pas sans une pointe de malice et d'ironie. Forts de leurs succès, ils poussent au professeur des objections captieuses[4], qu'ils développent avec beaucoup de logique et, quelquefois même, un certain savoir. La prudence des religieux doit interrompre ces joutes de dialectique qui deviendraient facilement indécentes [!].

Certains de ces jeunes gens, — les plus riches ou les mieux doués, — ne se satisfont pas de l'instruction qui leur est offerte dans les écoles orientales. Ils viennent, pour la plupart, faire leurs études en France, soit dans nos Facultés, soit à l'École normale d'Auteuil[5] : ce sont les futurs médecins, professeurs ou instituteurs. Ils s'habituent complètement, dans notre pays, à la vie européenne. Il arrive souvent qu'ils y prennent femme : ils épousent des Juives françaises. Bientôt, les voici de retour dans leur milieu natal, avec des diplômes, une situation, un nouveau genre d'existence, plus moderne et plus raffinée, qui leur confèrent un réel prestige aux yeux de leurs coreligionnaires, tout en les séparant d'eux. Quoiqu'on leur recommande de ne pas rompre en visière trop ouvertement avec les Juifs rétrogrades, de ménager leurs susceptibilités religieuses, ils sont presque toujours suspects aux dévots. Alors, avec leur ambition bien naturelle d'exercer une action sur leur entourage, ils sont obligés de se rejeter sur les non-Juifs — les Chrétiens et les Musulmans. Ils sollicitent de préférence ces derniers [!], comme étant moins cultivés et, partant, plus avides d'instruction. Sous l'ancien régime, ils endoctrinaient clandestinement tout ce qui aspirait à la ruine de l'absolutisme hamidien[6]. Et ils y réussissaient fort bien, le Juif étant, dans tous les pays du monde, un merveilleux pédagogue révolutionnaire [!!]. C'est ainsi que l'élément israélite [!] a coopéré à la révolution turque. L'un d'eux, qui, en ce temps-là, était instituteur à Bagdad, me disait qu'il avait groupé autour de lui un petit conciliabule de Jeunes-Turcs[7], envoyés, là-bas, en exil par le gouvernement de Stamboul. Il leur passait les journaux d'Europe qu'il recevait par la poste anglaise, leur prêtait des livres, dirigeait leur conscience politique. C'était enfin, sur les bords du Tigre, une manière de personnage.

Mais ils visent à quelque chose de plus effectif que cette influence purement intellectuelle. Dans une grande ville syrienne, on me parlait d'un Israélite qui s'était posé, parmi les Musulmans, en véritable puissance. Il ne se bornait pas à les attirer par de platoniques palabres sur la politique, il les tenait par l'argent. En sa qualité de directeur d'un orphelinat, il avait à sa disposition une Caisse de secours et une caisse d'épargne. Les fonctionnaires turcs de l'endroit, gens toujours gênés et payés de quinze en quatorze, recouraient à lui, mystérieusement, pour des emprunts. Ceux qui étaient affiliés à des comités révolutionnaires en recevaient ainsi à la fois la pâture de l'esprit et l'assistance matérielle. Cet homme triomphait. Il fallait voir les saluts qu'on lui prodiguait dans la rue, depuis le simple agent de police jusqu'au secrétaire du wali[8] — et les clins d'yeux complices et les bonjours protecteurs qu'il échangeait avec .ses disciples et ses obligés. Sa protection s'étendait plus loin. Un de nos compatriotes voulant visiter une mosquée strictement interdite aux Européens s'adressa inutilement au Consul de France. Il allait y renoncer, lorsque notre Juif tout-puissant lui proposa son appui. Celui-ci leva tous les scrupules, introduisit le visiteur dans ce farouche sanctuaire, lui obtint même des gardiens l'accueil le plus courtois et le plus empressé. Il plaisantait avec eux, leur tapait sur l'épaule, déridait les plus vieux et les plus grincheux par des plaisanteries grasses : il était clair que ces bons imams avaient des raisons personnelles et pressantes de lui permettre ces privautés.

Lui témoignait-on, en retour de ses services, une reconnaissance sincère ou quelque sentiment qui ressemblât à de la sympathie ? Cela me parait douteux.

La prévention musulmane contre l'Israélite est toujours très forte, même chez ceux qui se servent de lui [!]. Il faut avouer d'ailleurs que, malgré ses solides qualités, le Jeune-Juif n'est point aimable. Très infatué de soi, de sa race, de son instruction européenne, il est d'une outrecuidance et, souvent, d'une insolence, qui découragent les meilleures volontés [!]. Plus que les Orientaux, il tranche sur toutes les questions, exhibe ou simule des connaissances encyclopédiques, dit son fait à nos gouvernants, au Tzar, à l'Empereur d'Allemagne, au Pape lui-même. Il n'épargne personne, se mêle de tout. Comme les petits Juifs, qui, chez les Jésuites, essaient de coller le professeur de religion, il n'hésite pas à discuter avec tel archéologue ou tel exégète de passage, — spécialistes distingués ou célèbres, — et il leur donne à entendre qu'ils ne comprennent rien à la question[9].

Le pire, c'est sa manie de s'insinuer et d'imposer sa présence là où le tact le plus élémentaire devrait le dissuader de se montrer. Il se montre néanmoins, il envahit et s'étale, il répond, d'un sourire victorieux, aux mines les plus grises, aux réceptions les plus fraîches, et il reste quand même, — indélogeable par la force irréductible de son impudence[10].

Malgré ces vilains côtés, les Jeunes-Juifs méritent cependant que nous en fassions cas. Ils sont parmi les meilleurs éducateurs et les meilleurs propagateurs de la langue française, qui soient en Orient. Avec notre langue, propagent-ils aussi l'amour de la France ? Je voudrais en être plus sûr. Il est manifeste pourtant qu'ils répandent un certain nombre d'idées françaises, — les idées révolutionnaires et anti-cléricales, bien entendu. Et encore doivent-ils distribuer cet enseignement à leurs coreligionnaires avec la plus extrême circonspection. Si affranchis qu'ils se prétendent de toute idée religieuse, ils sont obligés, non pas seulement d'observer une neutralité de bon ton, mais de se comporter comme des croyants. Leurs utopies humanitaires se réduisent, en dernière analyse, à leur vieille utopie nationale de domination universelle[11]. Le point de vue delà Raison, à leurs yeux, c'est le point de vue juif. Mais oublions cet égoïsme de race. Ne considérons, dans le Jeune-Israélite, que les services qu'il rend à la France[12]. Quelles que soient donc ses arrière-pensées, il est certain que, dans les pays du Levant, il contribue, pour sa part, à l'illustration de la langue française, et, par conséquent, dans une certaine mesure, au maintien de notre influence.

*

Après avoir donné de larges extraits du chapitre consacré à la « déplaisance du Juif », il est approprié de donner un petit extrait du chapitre suivant du Mirage oriental, où se découvre ce qui fait contraste positif pour Louis Bertrand, observateur malin et partial…

IV

LA SYRIE FRANÇAISE

Les Syriens et les Juifs sont deux peuples [!] consanguins. Issus de la même souche sémitique, ils se ressemblent beaucoup : ils ont à peu près les mêmes défauts et les mêmes qualités. Les uns et les autres ont su garder leur foi intacte pendant des siècles, en dépit de toutes les persécutions. Ils ont résisté aux Arabes comme aux Turcs, ont lutté avec une énergie admirable contre l'absorption musulmane. Et pourtant ils ne se sont jamais confondus : ils diffèrent peut-être autant qu'ils se ressemblent. En tout cas, le Syrien est bien plus près de nous que le Juif [!]. A part quelques Turcs de la haute classe, je ne vois pas d'Oriental dont la mentalité soit plus voisine de la nôtre.

C'est aussi que nul pays d'Orient n'est plus pénétré et travaillé par l'esprit européen — je devrais dire l'esprit catholique et français[13]. Enfin, si l'Egypte se considère comme la tète pensante de l'Islam méridional, la Syrie peut être considérée comme le centre intellectuel de la chrétienté orientale, avec Beyrouth pour capitale[14]. Beyrouth est une ville savante autant qu'une ville de commerce et de transit. Ses deux universités rivales, — celle des jésuites et celle de la mission protestante américaine, — exercent un véritable magistère sur toutes les contrées environnantes, et leur attraction se fait sentir jusqu'en Egypte, et, à travers l'Anatolie, jusqu'à Constantinople. Les écoles abondent dans la région : écoles de toutes catégories, depuis l'humble établissement primaire des Frères de la Doctrine chrétienne[15] jusqu'aux fastueux [!] collèges des lazaristes[16], des jésuites[17] et des franciscains[18]. Il y a une sorte d'émulation internationale et inter-confessionnelle pour cultiver l'intelligence naturellement vive des jeunes Syriens…

*

Notes :

[1] Je souligne.

[2] « Atavisme »…

[3] Le Jeune-Juif enrôlé dans une école où il entre en compétition avec des condisciples chrétiens se métamorphose en jeune Israélite, on le voit.

[4] Captieux (du latin captiosus), adjectif :

Qui tend à induire en erreur et à surprendre par quelque finesse, en parlant des raisonnements, des discours, etc.

Proposition captieuse.

Clause captieuse.

Argument captieux.

Ce qu’il vous dit est captieux.

Tour captieux.

(Par extension) Sophiste.

C’est un raisonneur captieux.

[5] L’Ecole Normale d’Instituteurs de Paris a été inaugurée le 28 octobre 1872 dans les bâtiments qui sont aujourd’hui ceux du lycée Jean-Baptiste Say, rue d’Auteuil, Paris XVIe arrt. : elle s’installera un peu plus loin, 10, rue Molitor, en 1882, l’année où Jules Ferry fait voter sa loi sur l’enseignement laïque et obligatoire.

[6] « Le 24 avril 1877, la Russie, la Grèce et la Roumanie déclarent la guerre à l’Empire. Au bout de quelques mois, Edirne, l’ex-Andrinople, seconde capitale historique des Osmanlıs, après Bursa, est prise par les russes qui imposent une paix extrêmement sévère à San Stefano, corrigée en partie à Berlin quelques mois plus tard. L’effondrement militaire fut spectaculaire et considérable. Abdül-Hamid II suspend la Constitution [de 1876, qui donne de larges prérogatives au Sultan mais proclame aussi certains principes généraux, comme l’indépendance de la justice, la liberté de culte ou encore l’égalité de tous au sujet des emplois] en février 1878 et celle-ci ne sera réactivée que trente ans plus tard. Le Congrès de Berlin de juin 1878 consacre encore une fois la faiblesse de la position ottomane. Cette période hamidienne ouvre la voie à ‘un despotisme centralisé et absolu’ […]

De 1878 à 1881, après l’humiliation que constitue le Traité de Berlin qui ampute l’Empire de 200 000 kilomètres carrés de territoires et de cinq millions et demi d’habitants (Bessarabie à la Russie, Roumanie et Bulgarie autonomes, Serbie et Monténégro indépendants, Chypre britannique, la Tunisie passera sous protectorat français en 1881, l’Egypte, déjà semi-indépendante de facto depuis 1841, sous domination anglaise en 1882), le Sultan assure son pouvoir en éliminant les sources de dissension internes…

Si la période hamidienne ne constitue pas à proprement parler une rupture avec la période précédente, un événement notablement différent se produit néanmoins. Les générations d’élites formées par un système éducatif en pleine progression vont prétendre à une intégration plus poussée au champ politique et se placer en opposition au despote stambouliote. La politique répressive menée par le Sultan à l’encontre de ses opposants provoqua l’émergence d’un fort sentiment de rejet de son autoritarisme. Malgré la longue paix que traverse l’Empire durant son règne (Si l’on excepte la courte guerre, gagnée, de 1896-97 contre les Hellènes), les critiques à son encontre se multiplient et notamment celles d’un petit mouvement appelé à devenir en vingt ans le principal référent de la lutte anti-hamidienne, le Comité Union et Progrès (CUP) [fondé le 14 juillet 1889] […]

En quelques années, ce mouvement appelé ‘Jeune-Turc’ saura mobiliser sur son nom les principales forces d’opposition non conservatrices et deviendra le principal challenger du gouvernement hamidien. Malgré les efforts du Sultan pour enrayer ce mouvement, de nombreux étudiants, militaires, bureaucrates, en un mot les élites stambouliotes de l’époque, se reconnaissent dans ses propositions. Il s’agit de remettre en place la constitution, d’empêcher le despotisme du Sultan et de mettre en place une politique nationaliste à la place du panislamisme militant que défend le Sultan-Calife », « Lieutenant Dan », Le Déclin et la Chute de l'Empire Ottoman, http://www.strategium-alliance.com/Le-Declin-et-la-Chute-de-l-Empire-Ottoman.1697.0.html

[7] Les Jeunes-Turcs, opposés aux « Vieux-Turcs » attentistes, renverseront le sultan Abdül-Hamid II en 1909 puis, en 1918, son frère Mehmed V, grand vaincu de la 1e guerre mondiale. Après plusieurs péripéties, notamment le massacre de dizaines de milliers d’Arméniens, la signature par Mehmed VI, frère et successeur de Mehmed V, du Traité de Sèvres (1922) consacrant le démembrement de L'Empire ottoman et provoquant une puissante flambée nationaliste, les Jeunes-Turcs proclameront en 1923 la République de Turquie, dirigée par Mustafa Kemal dit Ataturk. Cela, après la signature du Traité de Lausanne qui entérine, entre autres, l’échange des populations entre l'Empire ottoman et la Grèce : près d’un million et demi de Grecs sont expulsés de Turquie, environ cinq cent mille Turcs, de Grèce.

Selon Gershom Scholem (Sabbataï Tsevi, Le Messie mystique – 1626-1676, Lagrasse, Verdier, 1983), de nombreux Dunmeh – descendants de Juifs disciples du faux-Messie qui, interprétant de façon mystique la conversion à l’Islam de leur maître en 1666 (après s’être proclamé « le Messie venu pour abolir la Loi de Moïse »), ont adopté extérieurement l’Islam (lisant le Coran et jeûnant pendant le Ramadan), poursuivi leur adhésion secrète à un judaïsme « aménagé » pour faire une place à « leur » Messie et pratiquant l’endogamie – ont participé à l’aventure des Jeunes-Turcs. Il y en avait beaucoup dans l’entourage d’Ataturk et l’un d’eux, Mehmet David Bey, sera même ministre des finances du gouvernement Jeunes-Turcs. Alors, s’il est vrai que l’« élément israélite » a participé à la révolution turque, il faut s’empresser d’ajouter qu’il s’agissait d’un « élément » minoritaire et considéré comme hérétique par les Juifs traditionalistes…

[8] Gouverneur militaire et/ou civil.

[9] Ah ! ne pas savoir rester à « sa » place…

[10] Derechef : manque total d’éducation…

[11] Ecartant les intentions de domination prêtées aux Juifs par Le protocole des Sages de Sion (commis en 1901 par Mathieu Golovinski, faussaire et informateur de la police politique du Tsar Nicolas II à la demande de cette police) et autres ouvrages complotistes assimilés, la seule authentique allusion de la tradition juive à l’unification du monde sous un nom se trouve dans l’hymne « Alenou » [« Il nous appartient »… ] qui clôt l’office de la synagogue :

« … Tu régneras pour l’éternité avec gloire ; comme il est écrit dans Ta Torah : Hachem [Le Nom] régnera à tout jamais !

Hachem sera roi sur toute la terre ; en ce jour Hachem sera Un et Unique sera Son Nom », rituel de prières Patah Eliyahou (rite séfarade), édité par Joseph-Elie Charbit, traduit par Menahem Perez, Paris, Editions du Sceptre, 3e édition augmentée, 2002, p. 106.

Pour autant, la remarque de L. Bertrand n’est clairement pas à ranger dans la catégorie des énoncés complotistes-racio-délirants : la phrase qui suit, où il est paradoxalement question d’« égoïsme de race » confirme qu’il s’agit avant tout du propos d’un chrétien, d’un membre du Verus Israel, constatant la persistance de l’aveuglement juif face à la venue de Jésus – et le tenant pour négligeable…

[12] Je souligne. On remarque que ce Juif levantin en voie d’occidentalisation, fat, sans manières, faisant large étalage de sa science neuve, en un mot mal élevé, Louis Bertrand ne le considère pas comme une menace, pas même comme une nuisance – il ne fraierait pas avec lui mais ne détesterait probablement pas s’encanailler en sa compagnie, comme le héros des Amants de Pénélope, « roman salonicien » de Pierre La Mazière publié en 1921 [voir, dans cet espace, Juif, d’un paradigme à l’autre…, mis en ligne le 13 septembre 2008] ou les touristes venus de métropole visitant la casbah du Pépé-le-Moko de Julien Duvivier (1937). Préjugés de petit-bourgeois snob, jugement cynique-réaliste de politique…

[13] Je souligne.

[14] Je souligne. Beyrouth, pas Damas : à cette époque, Beyrouth est le centre administratif, mais aussi économique et intellectuel, de la Grande Syrie, province de l’Empire ottoman, gouvernée par Youssef Coussa, dit « Yusuf Pacha », Syrien grec-catholique d'Alep. « Suite aux massacres des Maronites par les Druzes de 1840 à 1860, les grandes puissances de l'époque (la France, la Grande-Bretagne, l'Autriche-Hongrie, la Russie, la Prusse) envoyèrent un corps expéditionnaire et obligèrent l'Empire ottoman à créer une province autonome du Mont-Liban en 1861. Elle devait être dirigée par un gouverneur, sujet ottoman chrétien, sous la surveillance des consuls européens… », Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_Liban

Certains événements récents dans cette région laissent à penser que ce partage imaginaire-symbolique n’a pas entièrement disparu des esprits, surtout à Damas…

[15] Prêtres de la doctrine chrétienne : congrégation religieuse fondée en 1592 par César de Bus (1544-1607), en Avignon, approuvée par le pape Clément VIII en 1597, et ayant pour but de catéchiser le peuple des campagnes. D’après Wikipedia.

[16] Lazaristes : frères et prêtres de la congrégation de la Mission fondée en 1625 par saint Vincent de Paul (1581-1660). La congrégation de la Mission, société de vie apostolique dédiée à l'évangélisation des pauvres dans les campagnes, verra en 1688 sa vocation élargie à l'instruction des classes pauvres, à la formation du clergé et aux missions. D’après Wikipedia.

[17] Compagnie de Jésus : ordre religieux fondée par Ignace de Loyola (1491-1556) et approuvé en 1540 par le pape Paul III. On appelle ses membres les Jésuites… À ses débuts, la Compagnie s'occupait essentiellement d'activités missionnaires, mais elle se tourna dès 1547 vers l'enseignement, qui devint son activité principale vers la fin du XVIe siècle. Un collège fut ouvert à Rome en 1551 alors que des membres étaient déjà au Congo, au Brésil et en Angola. L'activité éducative des Jésuites s'étendit aussi dans l'Empire ottoman, avec notamment le lycée Saint-Benoît établi, en 1583, à Istambul. D’après Wikipedia.

[18] Ordre des frères mineurs (o.f.m., couramment appelé ordre franciscain), ordre fondé en 1210 par saint François d'Assise (1181/1182-1226), caractérisé par la prière, la pauvreté, l'évangélisation et le respect de la Création. D’après Wikipedia.



Orientales… © Copyright 2011 Richard Zrehen

samedi 29 janvier 2011

Orientales… [2]



… Mais cette transformation est de fraîche date. Elle ne remonte guère au-delà d'une génération. Il suffit de voir les pères ou les grands-pères de ces jeunes gens, pour s'en rendre compte. Vêtus d'un costume hybride [!], semi-européen, semi-oriental, malpropres [!!], le regard torve[!!!], la mine circonspecte et effarouchée, ils offrent les stigmates non équivoques de leur long esclavage [?]. Quand, réunis par bandes, ils s'en vont en pèlerinage à Jérusalem, on retrouve chez eux toute l'obstination et toute l'intransigeance de la race. Parqués dans un coin, sur le pont du bateau, grouillants[1]sous leurs vieux tartans[2] et leurs vieilles lévites, ils s'enfoncent dans la lecture de leurs livres de prières, avec un retranchement, un mutisme et une surdité si superbes, qu'on sent bien que le reste du monde est aboli pour eux et que rien n'existe plus pour leurs oreilles ni pour leurs yeux.

Ceux d'Asie Mineure et surtout de Palestine sont encore plus fermés. On dirait que leur fanatisme se réveille ou s'accroît à mesure qu'ils se rapprochent de leur patrie perdue. Ce qui contribue à l'exalter, c'est le contact des immigrants russes et polonais, hordes affolées de misère et de mysticisme, que les persécutions précipitent par milliers sur le sol asiatique. De ceux-là, il n'y a rien à faire. Ils sont butés et hostiles à toute innovation. Un instituteur Israélite me disait qu'il existe chez eux un préjugé invincible à l'égard de l'enseignement moderne. Leurs enfants qui fréquenteraient une école de l'Alliance[3] seraient, paraît-il, excommuniés[3]. Autant le Juif méridional est ouvert, d'esprit libéral et accueillant à toutes les nouveautés, autant le Juif du Nord est réfractaire à tout ce qui n'est pas la pure tradition. C'est l'opposition qui se remarque chez nous entre l'Israélite allemand et l'Israélite portugais[5]. Selon le même instituteur, il serait bien plus facile de recruter des élèves dans des bourgades perdues de la Tripolitaine on du Maroc que d'attirer des Juifs russes ou polonais dans les écoles du Levant. Et ces petits sauvages [!] d'Afrique auraient des cerveaux plus malléables et réceptifs que ces enfants d'Odessa ou de Varsovie, qui ont vécu pourtant dans des milieux civilisés.

Plus peut-être que l'influence des fanatiques, celle des ruines et des souvenirs bibliques conspire [!] à entretenir le Juif oriental dans le culte de son passé et dans l'horreur du changement. Non seulement les pèlerins Israélites ou les immigrants qui séjournent ou s'établissent en Palestine se rejudaïsent en touchant la terre des ancêtres, mais l'âme dévote de Jérusalem rayonne et se diffuse à travers tous les pays voisins.

C'est aussi que nulle contrée n'est plus suggestive que celle-là, plus fortement modelée et marquée par son histoire. Qu'on remonte seulement 1a vallée du Cédron [entre le Mont du Temple de Jérusalem et le Mont des Oliviers] et les premiers escarpements du désert de Judas [entre Jérusalem et la Mer morte], on aura comme une révélation symbolique du farouche génie d'Israël. On induira du paysage visible un paysage intérieur qui hanta l'imagination du peuple de Dieu et qui le façonna pour toujours. Rien que des roches creuses, toutes blanches, d'une blancheur aveuglante de chaux, des pierres noires, brûlées, déchiquetées, émiettées par le soleil; des pistes semées de petits, cailloux féroces, aiguisés comme des aiguilles ou des couteaux. Cette terre aride, anguleuse, tranchante et déchirante, ces couloirs calcaires qui vous emprisonnent et qui se resserrent de toutes parts autour de vous, c'est une lapidation perpétuelle de la vue et des sens. Israël a pris ici, avec l'idée du supplice dont il châtiait ses coupables[6], son attitude orgueilleuse d'isolement sa sécheresse de pensée et sa dureté de cœur, — la blessante hostilité de son dédain.

Il est même certains centres, où l'atmosphère juive se perpétue aussi opprimante qu'aux siècles messianiques. Sauf le costume moderne, le décor et les habitudes de la vie n'ont pas dû y changer beaucoup. Tibériade est un de ces centres-là. L'extraordinaire vitalité du judaïsme y saisit tout de suite l'attention, non pas que l'exaltation religieuse y soit plus ardente qu'ailleurs, mais parce que la ville est petite, que la population se compose, pour les deux tiers, de Juifs[7] et qu'enfin, dans cette Galilée qui fut la patrie du Christ, aux bords de ce lac de Génésareth [ou lac de Tibériade] où il prêcha, on est étonné du peu de place que tient son souvenir. Le pullulement[8] hébreu offusque tout, dissipe la hantise des images évangéliques.

Il y a dix synagogues à Tibériade — et les sépultures juives envahissent la campagne environnante, escaladent les roches, dominent tout l'horizon de la mer galiléenne. Israël a ses piscines dans la banlieue, ses bains sulfureux, où, suivant une thérapeutique, très ancienne, il vient soigner ses maladies séculaires[9]. Parmi les gros cubes blanchâtres des nécropoles, se tapit la maison funéraire où il fait la toilette de ses morts. La dalle où on étend le cadavre, la fontaine où on puise l'eau pour le laver, s'aperçoivent du dehors par la fenêtre sans vitres. Et quand, le soir, au coucher du soleil, on erre sur les grèves du lac, on s'y croise avec d'étranges promeneurs : des adolescents aux joues trop roses, encadrées de longues papillotes blondes, coiffés de bonnets pointus et drapés dans des robes de peluche aux couleurs voyantes et chatoyantes. Ces cheveux bouclés, ces vêtements archaïques, ces figures de chérubins, en des chemins comme ceux-ci, où passèrent les Apôtres et le Maître lui-même, vous rejettent tout à coup vers des visions familières à la pensée chrétienne. Et puis aussitôt, l'insolence des regards, le rictus sardonique des lèvres minces effacent l'illusion naissante[10] : ce sont des Juifs polonais, des étudiants en théologie. Car Tibériade est, aujourd'hui encore, une sorte d'université talmudique.

A Jérusalem, cette figuration hébraïque se remarque moins à cause de l'affluence continuelle des pèlerins occidentaux. Et pourtant la ville sainte est redevenue à peu près juive. D'après les statistiques officielles, elle compterait environ 40 000 Israélites sur une population de 60.000 habitants. Mais ce chiffre est sûrement au-dessous de la vérité. On a dû négliger dans le recensement la population suburbaine, notamment celle des nouveaux quartiers qui s'étendent au nord, le long de la route de Jaffa[11]. De ce côté, comme dans la partie sud de la vieille ville, l'élément juif est prépondérant. Les enseignes des boutiques vous en avertissent. Partout foisonnent les inscriptions en caractères hébreux : les affiches collées aux murs sont également en hébreu. Il y a même des journaux rédigés en hébreu. On devine, à tous ces indices, une effervescence nationaliste plus ou moins artificielle [!], créée sans doute et entretenue par les zélateurs européens du sionisme. Je ne sais si le terrain est bien favorable à l'exécution de leur programme. Le Juif, qui, en Palestine, plus que partout ailleurs, a le travail manuel en abomination [!!], et surtout le travail de la terre [!!!], — le Juif ne fera jamais qu'un détestable colon [!!!!]. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans la colonie Israélite de Jérusalem, la plèbe est en majorité, — une plèbe de mendiants qui croupit dans un dénûment et une saleté effroyables[12]. Ces miséreux ne vivent que d'aumônes envoyées par les communautés juives de l'univers entier. Les Russes et les Polonais se signalent, me dit-on, par leurs libéralités, espérant trouver dans l'intercession de ces pieux mendiants un secours céleste contre les rigueurs de la persécution tzariste. Ainsi payée pour débiter des prières, aigrie par le sentiment de son abjection, exaltée par le spectacle assidu des lieux saints, cette tourbe exagère, autant par conviction que par métier la ferveur du piétisme national [!]. Elle recrée, par sa seule présence [!], l'état d'esprit fanatique, qui fut celui de ses pères, au premier siècle de l'ère chrétienne.

Évidemment, cet esprit-là est particulier au milieu très spécial de Jérusalem. Mais, grâce aux pèlerinages, la contagion s'en fait sentir dans les régions limitrophes. En général, le Juif asiatique est rebelle à la culture européenne. Il veut bien lui emprunter ce qui est d'une utilité immédiate pour son trafic, — un rudiment d'instruction primaire, mais il ne va guère au-delà. On conçoit dès lors l'espèce de courage qu'il faut à un Israélite oriental pour s'élever au-dessus des préjugés de ses coreligionnaires et se donner une éducation moderne. En cela, nous ne leur rendons pas assez justice. Quand ils étalent devant nous leur savoir, nous ne voyons dans ce mouvement d'amour-propre que pédantisme et fatuité. Il se peut qu'ils aient trop bonne opinion de leur mérite : en tout cas, ce mérite est réel[13].

Pour toutes ces raisons, le Jeune-Juif, — au sens intellectuel et laïque du mot — est plutôt rare en Orient. Il existe cependant. Il se recrute dans les nombreuses écoles, dont les moindres villes du Levant sont abondamment pourvues : école de l'Alliance israélite, écoles françaises, anglaises, italiennes ou américaines, écoles catholiques des Frères, ou collèges secondaires des jésuites, des franciscains et des lazaristes. Il y apporte, avec son intelligence précoce, sa mémoire infatigable et sa faculté rapide d'assimilation, son robuste instinct pratique et son désir de primer. Apprendre, apprendre au plus vite et avec le moins de frais possible, tel est, pour lui, le but très nettement précisé dès l'entrée. Un jésuite me citait un mot ingénu de l'un d'eux, travailleur acharné qui, à force de persévérance et d'application, avait réussi à passer de troisième en rhétorique. Après l'examen de passage, le religieux le complimentait : « Eh bien ! Michel, vous voilà content d'avoir sauté une classe ! Qu'est-ce que vous allez dire à votre père, ce soir, en revenant à la maison ? — Je lui dirai : « Papa, je t'ai gagné, en une après-midi, vingt-cinq livres françaises ! » C'était, en effet, le prix de la demi-pension pour une année. — Bons calculateurs, ils sont aussi, dans toutes les autres matières, d'excellents élèves. Un peu comme nos Juifs d'Europe, il faut qu'ils remportent tous les prix, — même le prix d'instruction religieuse catholique…

A suivre…

Notes :

[1] Grouillant (adjectif) :

1) (Familier) Qui grouille : « Et bientôt, au milieu d’une foule grouillante où toutes les races se mêlent, assailli par une nuée de gamins loqueteux qui parlent « parisien », l’on débarque sur ce coin de terre chérifienne […] », Wladimir d’Ormesson, La Question de Tanger, in La Revue de Paris, 1922.

2) (Par extension) Où grouille une foule de choses ou de gens :

« On comprenait alors pourquoi les commerces de chapeaux et de chaussures existent en aussi grand nombre dans cette artère grouillante et relativement courte », Francis Carco, L'Homme de Minuit, 1938.

« Tout grouillant de vers, de vermine ». Wictionnaire, fr.wiktionary.org/wiki/grouillant

[2] Louis Bertrand confond probablement ici « tartan », étoffe de laine à carreaux de couleurs, typique des peuples celtes, les Ecossais par exemple, et « caftan » (d'un nom turc d’origine perse), désignant une tunique longue à manches généralement longues, sans col et ouverte en son milieu, en vogue notamment dans l’empire ottoman…

[3] L’Alliance israélite universelle, a été fondée à Paris, en 1860, par Charles Netter, Narcisse Leven, Jules Carvallo, Eugène Manuel, le rabbin Aristide Astruc et Isidore Cahen, a longtemps été présidée par l’avocat Isaac-Jacob (dit Adolphe) Crémieux. Elle avait été établie en réaction à l’« Affaire de Damas » (en 1840, après la disparition d’un moine et de son domestique à Damas, des Juifs éminents seront accusés de « crime rituel » et torturés) et à l’« Affaire » Mortara » (en 1858, un enfant juif de Bologne baptisé secrètement par une domestique, sera arraché à sa famille et élevé dans la religion catholique – pour, ayant été baptisé, ne pas risquer de devenir relaps en retournant au judaïsme –, sur ordre du Pape Pie IX), et avait pour but : « intercéder auprès des autorités politiques dans le monde au bénéfice des Juifs persécutés, et développer un réseau scolaire visant à « moderniser » les Juifs d'Orient afin de permettre leur émancipation. L'objectif de l'Alliance est alors de répandre les bienfaits de la civilisation française dans le monde juif », (d’après Wikipedia).

Autrement dit, pour ce qui concerne le volet pédagogique de son action – et les écoles de l’Alliance auront beaucoup de succès, y compris auprès des non Juifs – , l’AIU souhaitait lutter contre ce qu’elle estimait être l’obscurantisme en vigueur chez les Juifs du bassin méditerranéen, et contre leur attachement « archaïque » au particularisme, en ouvrant le monde à ces Juifs « en retard », en leur apportant une nouvelle langue commune, le français, en tâchant de leur inculquer des rudiments du positivisme éclairé de rigueur (celui en vigueur dans la critique biblique du temps, par exemple, ou dans la Science du judaïsme) et de les conduire sur le chemin de la respectabilité IIIe République – c’est-à-dire à leur faire perdre leurs « détestables » habitudes et manières de familiers des souks et des bazars…

Enfin, l’AIU était très opposée à toute idée de retour à Sion et restera très longtemps anti-sioniste – jusqu’aux années 1950-60.

[4] Il est vrai que nombre de Juifs traditionalistes ont fortement résisté à cette « francisation » à marche forcée, ont souvent boudé les écoles de l’Alliance, première étape du renoncement, et considéré avec hostilité ceux qui y envoyaient leurs enfants. Abraham H. Navon, par exemple, y fait écho pour ce qui est de la Turquie dans Joseph Pérez, op. cit.

[5] Ici, l’information de Louis Bertrand, certainement influencé par ce qu’il a pu voir en Algérie (l’arrivée de rabbins venus de la métropole, l’Algérie étant devenue partie intégrante du territoire français, pour « évangéliser » les Juifs du cru, réputés laxistes, et les ramener dans la « voix droite ») est en défaut : il est vrai que le renouveau de l’orthodoxie juive est venu d’Allemagne, à l’initiative du rabbin de Francfort, Samson-Raphaël Hirsch (1808 -1888) et a vite fait de nombreux émules en Alsace, mais il n’est pas moins vrai que la Réforme juive, née au milieu du XIXe siècle, est aussi venue d’Allemagne, qu’elle a eu vite de très nombreux partisans dans toute la France, notamment dans les couches les plus aisées de la population juive, comme on a eu l’occasion de le rappeler plus haut (Orientales… [1] [mis en ligne le 21 janvier 2011], note 7), et que c’est précisément de ce moment que date la distinction entre « Juif » et « Israélite ». En l’occurrence, Louis Bertrand confond « Israélites » du Nord et « Juifs » de l’Est, qui ne s’appréciaient guère à l’époque, sous le même nom générique…

[6] La lapidation est certes mentionnée dans la Torah dans certains cas (l’adultère et l’idolâtrie, par exemple) mais les conditions posées par le Talmud – qui fait autorité en matière légale – sont telles que cette peine est en fait pratiquement inapplicable. En la matière, la règle suivie est celle d’un des présidents du Sanhedrin (tribunal suprême), Rabbi Eleazar ben Azariah (-118/-120) : « Un Sanhedrin qui prononcerait plus d’une peine de mort [pour laquelle l’unanimité est requise] en 70 ans [le Sanhedrin comporte 70 juges] serait coupable de meurtre », traité Makkot 1, 10.

[7] Je souligne.

[8] Pullulement (Nom commun) : grande quantité qui s’accroît rapidement.

« Il s'élève contre les dispositions relatives aux congrégations religieuses. Elles sont cependant dans la ligne de nos traditions françaises. Elles s'inspirent des ordonnances de nos rois dont les grands ministres, Choiseul et autres, ont dû tout comme les serviteurs de la République, lutter contre le pullulement et les envahissements du clergé régulier », Joseph Caillaux, Mes Mémoires, I, Ma jeunesse orgueilleuse, 1942. Wiktionnaire, http://fr.wiktionary.org/wiki/pullulement

[9] Ah ! Drumont, Joseph de Maistre, Boni de Castellane… Voir, dans cet espace, Pour Connoisseurs II, mis en ligne le 27 avril 2009, particulièrement les notes 14 à 20. – Je souligne.

[10] Douloureuse au début du XXe siècle, cette présence « incongrue » et dissipatrice d’illusion, semble l’être beaucoup plus au début du XXIe siècle, d’être désormais enkystée dans un Etat souverain, objet de tant de désamour… Derechef : « Ce qui est forclos du Symbolique reparaît dans le Réel », J. Lacan.

[11] Je souligne.

[12] Que l’état de mendiant implique la saleté ou l’impression de saleté n’est pas vraiment surprenant : conséquence de cette condition ou calcul pour exciter à la compassion. Mais que, pour la 3e fois en l’espace de quelques paragraphes, le « sale » soit associé au Juif-traditionnel, au « religieux » juif, mérite qu’on s’y arrête : l’aspect « négligé » de ceux qui se préoccupent plus du Ciel que du siècle n’est pas à écarter ; pas plus que l’impression laissée par une barbe non taillée (« ils… ne raseront point l’extrémité de leur barbe… », Lévitique XXI, 5) ; mais cette association quasi automatique n’est évidemment pas simple constat, cette répugnance tangible, ne semble pas seulement désigner un topos chrétien ancien (l’odeur de sainteté, la bonne odeur du cadavre des saints versus la mauvaise odeur du Juif vivant, du « sale Juif »), réinvesti par le bio-idéologique venu d’Allemagne et d’Autriche et par l’hygiénisme de récente provenance suisse, et revisité à la fois par les antisémites « viscéraux », par nombre de républicains laïques (tel Georges Clemenceau dans Au pied du Sinaï (1898), rééd. Paris, L’Arbre de Judée/Les Belles Lettres, 2000, pp. 51-54) et d’« Israélites » (Salomon Reinach, par exemple : « Le dégoût de Reinach pour les habitudes hygiéniques des Juifs nouveaux venus [en France] était authentique. Il ne manquait jamais de stigmatiser le manque d’hygiène chez les nouveaux immigrants, quand ces pauvres bougres, pieux, faisaient d’énormes efforts pour atteindre à la pureté rituelle », Ivan Strenski, Durkheim and the Jews of France, The Chicago University Press, 1997, p. 183) ; elle doit pointer une phobie, la judéophobie – au sens où l’entendait le médecin sioniste Léon Pinsker dans son Autoémancipation (1882) –, l’incarnation d’un irreprésentable particulièrement insupportable. Il est question de corps, de décrépitude et de persistance… Il pourrait s’agir du vivant, de l’origine gluante du vivant (Le « Inter urinas et faeces nascimur (Nous sommes nés entre urine et fèces) » attribué à St Augustin) et de la double prescription qu’il enveloppe : « Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta postérité », Deutéronome XXX, 15-20, et « Tu ne tueras pas », Exode XX, 13.

[13] Je souligne.

Orientales… © Copyright 2011 Richard Zrehen

vendredi 21 janvier 2011

Orientales… [1]




En 1910, de l’Autriche-Hongrie aux Etats-Unis, du Royaume-Uni à la France, l’Occident digère d’autant moins sa première défaite militaire qu’il commence à peine à vraiment mesurer les conséquences de la guerre russo-japonaise – elle s’est déroulée en 1904-1905 et s’est terminée par la victoire du Japon impérial, qui s'est approprié la Corée, la région de Port-Arthur (ville portuaire chinoise) et une partie de l’île Sakhaline[1], au large de la Sibérie, quand la Russie impériale a dû évacuer la Mandchourie du Sud et la retourner à la Chine –, et s’inquiète donc de plus belle du « Péril jaune »[2], né vers le dernier tiers du XIXe siècle comme un fantasme « blanc » malheureux, à la Gobineau, c’est-à-dire sans espoir de jamais renverser le « mouvement » de montée en puissance des peuples non blancs, et soudainement devenu « réalité » géo-politique…

Après la déferlante du capitalisme industriel et de ses bouillonnants flux financiers qui emportent tout ou presque (symboles, valeurs, sentiments, frontières, « naturalité »…) sur leur passage, une deuxième rencontre traumatisante avec l’irreprésentable : ici et là, le « trop grand nombre ». Irreprésentable d’autant plus menaçant qu’il s’élève sur le fond de cette notion visqueuse et d’invention récente, la « race », qui prétend fixer cultures et comportements dans les corps, interdisant tout espoir de composition, mieux, d’assimilation.

Louis Bertrand, lui, est plus ou moins au diapason de cette peur diffuse mais a les yeux tournés vers un autre horizon : le Levant. Cette année-là, le futur académicien – il succédera à Maurice Barrès en 1925 – fait paraître à la Librairie Académique Perrin Le Mirage oriental, récit de voyage et essai « ethno-historique » nourri de ce qu’il a « vu » lors d’un long voyage dans la partie est du bassin méditerranéen sous la domination d’un Turc considéré depuis plusieurs décennies comme « l’homme malade de l’Europe » par la diplomatie britannique, ouvrant la voie aux frères Tharaud, par exemple, infatigables voyageurs-chroniqueurs de l’Europe centrale et du Moyen-Orient[3].

Loin de nos délicatesses actuelles d’Européens fatigués, blasés et mollement démissionnaires sous couvert de « tolérance » et de « multi-culturalisme », ce que Louis Bertrand « voit », il ne se contente pas de le rapporter : il le commente et il le juge. Sans complexe. Avec le sérieux d’un Normalien réactionnaire ; la condescendance tranquille d’un petit-bourgeois républicain et dreyfusard, devenu catholique par une forte conviction qui a probablement plus à voir avec la « Civilisation » qu’avec la préoccupation du salut personnel, autrement dit avec la foi ; la mégalomanie assumée d’un Occidental visitant ses « frères inférieurs », particulièrement ceux qui ont entrevu la « Lumière » ; la vraie curiosité d’un anthropologue amateur désireux d’éclairer la lanterne (bien sourde) des siens – qui portent toujours le deuil de l’Alsace-Lorraine[4] tout en s’enivrant de Belle Epoque, s’inquiètent d’un danger lointain sans se rendre vraiment compte qu’aux marches de l’Europe aussi des impatients s’agitent, dont la bonne volonté et les bonnes manières sont tout sauf acquises…

Et Louis Bertrand, que sa paranoïa inspirée a rendu particulièrement clairvoyant en ce qui concerne le futur de l’Algérie (mais aussi de l’« Islam »), où il n’a pourtant passé qu’une dizaine d’années à la fin du XIXe siècle – non sans laisser des traces durables (voir, dans cet espace, Ecrit au soleil 3, mis en ligne le 23 août 2010) nous offre, sous l’espèce d’un examen de « faits », un assez remarquable détail de certains des préjugés à propos des sujets de l’empire ottoman – ou représentations pour parler comme les géo-politiciens d’aujourd’hui – en circulation dans notre doulce France d’alors chez ceux à qui il arrivait de porter le regard vers l’Orient proche. Etonnant mélange de préscience et de dédain de classe, de surestimation de soi, de snobisme même, et, par endroits, de finesse d’analyse, de racialisme non raciste, de « sensibilité » ethno-sociologique et de modernité, dans sa charge contre la marchandisation du tourisme et l’essor du voyage organisé sur laquelle s’ouvre le livre.


*


Extraits :


II


UNE ESQUISSE PSYCHOLOGIQUE


Si les Chrétiens et les Juifs constituent la véritable élite intellectuelle de l'Orient, il est incontestable aussi qu'ils paient chèrement la rançon de leur supériorité. Ce ne sont pas seulement leurs compatriotes [?] musulmans, ce sont peut-être davantage encore les Occidentaux qui leur témoignent une antipathie plus ou moins déclarée.

Dès le premier abord, ces Levantins nous [!] choquent par un certain manque de dignité, un mélange de platitude et d'insolence, une obséquiosité que rien ne lasse. Telle est l'âme de l'esclave : cynique, intempérant dans la flagornerie comme dans l'injure, il poursuit son idée avec une ténacité inouïe, il sait être prodigieusement volontaire tout en déguisant sa volonté. Qu'il s'agisse d'une dame grecque ou syrienne, qui a résolu de forcer les portes de tel salon européen particulièrement difficile d'accès, ou d'un commis de magasin qui veut vous insinuer sa marchandise, l'obstination est pareille. S'ils se sont juré de vous faire capituler, ils y parviendront, coûte que coûte ; ils auront, comme on dit, votre peau. Si ce n'est pas de gré ce sera de force ; si ce n'est pas par la flatterie, ce sera par l'importunité, voire même [sic] par l'intimidation. Pour peu que l'on résiste, on sent en eux une irritation sourde, une colère qui s'emporte contre l'obstacle, qui s'exaspère bientôt jusqu'à la frénésie. Ils finissent par se piquer au jeu, et tout intérêt mis à part, par s'acharner à la victoire, même désastreuse, pour le seul plaisir de vaincre[5]. Ce leur est une jouissance de ployer une volonté adverse : revanche sournoise de l'esclave dont la ruse sans cesse aux aguets s'évertue à faire passer le maître[6] précisément par le chemin où il bronche et renâcle le plus !

Je vois encore la fureur d'un commis arménien qui, au Grand Bazar de Stamboul, avait parié avec des camarades de me vendre une de ses broderies. J'avais surpris ses clins d'yeux : d'abord, je ne voulus rien entendre, puis, excédé de ses poursuites, je proposai de l'objet, — dont je n'avais aucune envie — un prix très bas, un prix dérisoire. L'Arménien s'entêta à me rouler, multiplia les passes et les corps à corps, pour me forcer à toucher terre. Ce fut une escrime éblouissante et interminable. Sous ses formules polies, je sentais sa rage de se heurter à ce phénomène invraisemblable : un voyageur qui refuse de se laisser faire ! Je me raidis de toutes mes forces, je tins bon. En désespoir de cause, il accepta mon prix et me mit la broderie dans la main, aimant mieux vendre à perte [!!] que de céder à l'entêtement d'un Européen. Il était toujours très poli, mais il en fumait, le drôle ! et je crois que, s'il l'avait osé, il m'aurait battu.

Cette fermeté qui se dissimule sous le relâchement de la tenue, ce manque de dignité qui s'accompagne d'astuce commerciale et diplomatique, tout cela cadre à merveille avec l'esprit éminemment positif et pratique du Levantin. C'est parce qu'il est pratique, qu'il ignore ou dédaigne nos raffinements occidentaux en matière de morale. Il sent très bien et il excelle à nous faire sentir que les délicatesses dont nous nous targuons, ne sont, presque toujours, que des défis naïfs au sens commun. Non pas qu'il soit incapable lui-même de délicatesse, qu'il n'ait son point d'honneur, ou même son héroïsme. Seulement cette délicatesse, ce point d'honneur et cet héroïsme diffèrent beaucoup des nôtres…


*


III


La Déplaisance du Juif


Cette esquisse générale convient aussi bien aux gens de basse classe levantine qu’à ceux des classes supérieures. Je voudrais maintenant étudier de plus près les sujets de l’élite, et, en tâchant de les caractériser dans ce qu’ils ont de plus intéressant pour nous, faire passer tour à tour, sous les yeux du lecteur, le Jeune-Juif, le Jeune-Syrien et le Jeune-Héllène…

Notons-le d’abord : la condition des Israélites, en Orient, est encore fort misérable, souvent même inférieure à celle, si précaire, de la plèbe musulmane. Au point de vue matériel, comme au point de vue moral, ils restent très arriérés. Il sied donc de juger en toute indulgence ceux d’entre eux qui essaient de sortir de cet état semi-barbare, et – quelle que soit la déplaisance de leurs défauts – ceux qui, franchement se tournent vers la civilisation européenne et se piquent de marcher avec nous.

On se tromperait si l’on se formait une idée des Juifs orientaux d’après ceux qu’on rencontre en Turquie, et spécialement d’après ceux de Salonique, lesquels représentent une véritable aristocratie parmi leurs autres coreligionnaires. Ceux-ci sont instruits, élevés à la française ou à l’allemande, très soucieux de se cultiver et d’améliorer leur sort. Les résultats de leurs efforts se manifestent déjà d’une façon frappante. Les Jeunes-Israélites qui sortent des écoles de Salonique ne diffèrent en rien des Jeunes-Hellènes commerçants, employés de banque ou de négoce. Soigneux de leur tenue, actifs, empressés polyglottes et habiles parleurs, ils ont même extérieur, même allure, presque même physionomie [!] que leurs rivaux. Le seul détail qui révèle leur origine, c’est l’emploi discret du castillan, la langue que leurs ancêtres ont rapportée d’Espagne et qui est demeurée, en quelque sorte, leur idiome national[7].

Mais cette transformation est de fraîche date. Elle ne remonte guère au-delà d’une génération. Il suffit de voir les pères ou les grands-pères de ces jeunes gens, pour s’en rendre compte. Vêtus d’un costume hybride, semi-européen, semi-oriental, malpropres, le regard torve, la mine circonspecte et effarouchée, ils offrent les stigmates non équivoques de leur long esclavage…


A suivre…


Notes :


[1] Sakhaline sera annexée en août 1945 par Staline et rattachée à l'URSS ; l’île est aujourd’hui encore objet de conflit entre le Japon et la Russie…

[2] Titre d’un article du sociologue russe, francophone, francophile, anglophobe et féministe, Jacques Novicow (1849-1912), Le péril jaune, paru dans la Revue Internationale de sociologie (5e année, février 1897, pp. 351 sq.) ; un tiré à part a été publié par les Editions V. Giard & E. Brière, Paris, 1897. Je dois à l'érudition de Pierre-André Taguieff cette référence, ainsi que la précision suivante : « Dans L'Avenir de la race blanche (Paris, Alcan, 1897), Novicow consacre plusieurs développements, plus substantiels au 'péril jaune' ».

[3] Jean Tharaud prendra, en 1946, la suite de Louis Bertrand à l’Académie française, où son frère Jérôme avait été élu en 1938 (voir, par exemple, A l’Ombre de la croix (1920), rééd. Paris, L’Arbre de Judée/les Belles Lettres 2001, et L’An prochain à Jérusalem (1930), rééd. Paris, L’Arbre de Judée/les Belles Lettres, 1999).

[4] Pour l’anecdote : en 1913, Jacques Novicow fera paraître un livre intitulé L'Alsace-Lorraine, obstacle à l'expansion allemande… D’après Wikipedia.

[5] Cette pittoresque généralisation de L. Bertrand a le mérite de rappeler que, sous l’échange pacifié marchandise-argent, il n’y a pas que « les eaux glacées du calcul égoïste » du Manifeste communiste, qu’agents économiques jouant un jeu réglé mais aussi l’actualisation d’une éphémère communauté humaine locale, dont la satisfaction d’hypothétiques « besoins » est le prétexte ; une sortie de l’anonymat qui est entrée dans la parole vivante et dans un jeu pouvant devenir art, celui du marchandage ; une lutte entre individus, des volontés vouées à l’affirmation de soi ici-et-maintenant, certes, mais sous l’obligation de maintenir le lien social – encore plus efficace, bien sûr, quand ce n’est plus la coutume qui règne mais l’Etat de Droit –, c’est-à-dire de garder la civilité, quelque pénible que cela soit. Autrement dit, de préserver la possibilité d’un autre coup, qui est le vrai but de l’échange. Ce que dit aussi le mot « commerce ».

[6] Ici, on pourrait s’étonner de voir apparaître sous la plume du très nationaliste L. Bertrand un couple fameux, maître-esclave, qui n’allait connaître de vraie notoriété en France qu’à partir des années 1930, notamment dans les cercles marxisants, et qui vient directement du chapitre IV de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel (1770-1831), auteur traduit depuis 1867 mais peu lu, encore moins commenté, au moment où paraît Le Mirage oriental : « [Considéré] comme l’incarnation […] du pan-germanisme, Hegel […] est victime de deux nationalismes en conflit – l’allemand et le français –, conflit exacerbé par la guerre franco-prussienne de 1870 », (V. Y. Mudimbe & A. Bohm, Hegel’s Reception in France, Duke University & Carleton University, 1992, p. 8). Il est vrai que ce couple avait déjà été mis en circulation frauduleuse par les pan-germains ayant (mal) lu le Nietzsche de la Généalogie de la morale au travers de leurs lunettes suprématistes…

Quoi qu’il en soit, chez L. Bertrand, pas de mort hégélienne à la jouissance et de naissance au travail contraint pour l’« esclave » qui n’a pas, ultimement, osé risquer sa vie, donc sa liberté, dans la lutte à mort qui l’a opposé à celui qui n’a pas hésité, lui, à le faire – devenant « maître » par là ; simplement le vaincu d’un combat inégal qui s’est joué avant lui. Pas d’infériorité définitive. Pas d’héroïsme pseudo-nietzschéen non plus : l’« esclave » ne dit pas « non » mais « peut-être » – un instinct de survie raffiné.

L’« esclave » de Louis Bertrand, loin des cimes, tient du prudent et rusé Scapin, ne cessant de tenir compte d’un rapport de forces qui lui est rarement favorable mais ne laissant jamais passer une occasion de se venger, tant qu’il peut le faire en échappant aux conséquences… Force des faibles.

Il tient de Scapin mais aussi de Don Juan, l’aristocrate satanique dont la vraie jouissance est non pas de « consommer » – ça, c’est l’affaire de Casanova, aventurier impécunieux à complexes – mais d’amener par persuasion, par des mots redoutables, les femmes qu’il a rencontrées par hasard et entreprises par jeu à rejeter d’elles-mêmes leurs vœux, à renier leur foi, et à succomber non pas tant à sa sollicitation qu’à leur désir – ce que ne fait pas l’admirable mendiant de Molière, avant tout soucieux de son salut, refusant la pièce d’or à payer d’un blasphème – et sans excuse, avec ça. Faiblesse des forts.

Cet « esclave », il est clair que L. Bertrand ne l’estime pas mais il n’est pas dit qu’il lui soit définitivement hostile : en tout cas, il l’amuse et lui voit clairement un avenir. Reste qu’à avoir nommé « esclave » un levantin-type, un commis arménien paradigmatique, il a contribué à rendre plus aisés les glissements sémantiques et amalgames de quiconque se prendrait pour un « maître »…

[7] Sous l’apparente équivalence des termes « Juif » et « Israélite », on voit bien que l’un renvoie à l’ « archaïque » l’autre au « moderne », tout à fait en accord avec l’esprit « éclairé » de l’époque, où les Israélites français et allemands (par exemple les frères Reinach, les frères Darmesteter, le baron de Hirsch), intégrés, éclairés, universalistes, patriotes et partisans de la Réforme juive (qui préfère l’« esprit » de la Loi de Moïse tel que traduit par les Prophètes à sa « lettre », telle que travaillée par le Talmud) prennent grand soin de se distinguer, notamment par leur apparence, des Juifs, particularistes, traditionalistes, attachés au Talmud et se considérant toujours en exil.

Il faut aussi observer que, dans cette opposition, joue aussi une différence de classe : les Israélites sont, pour l’essentiel, des bourgeois et des intellectuels ayant conquis, non sans mal, une place en vue dans leurs sociétés respectives, quand les Juifs, dans leur grande majorité, sont plutôt artisans, petits commerçants, ouvriers et, pour beaucoup d’entre eux, « étrangers » pauvres venus de l’Europe de l’Est – pour échapper aux pogromes et/ou à la misère… Sur tous ces points, voir Abraham H. Navon, Joseph Pérez (1925), rééd. Paris, L’Arbre de Judée /Les Belles Lettres, 1999 et Jacob Lévy, la Saga des Springer (1925-1928), rééd. Paris, L’Arbre de Judée /Les Belles Lettres, 1999.

Et l’on remarque que la question nationale juive apparaît au détour d’une phrase innocente.




Orientales… [1] © Copyright 2011 Richard Zrehen

mercredi 13 octobre 2010

Corroborations


On a récemment souligné dans cet espace [voir A rose is a rose is a rose…, mis en ligne le 10 mars 2010] l’existence d’un différend, et pas seulement d’une grosse divergence, entre Perses et Arabes à propos du détroit séparant l’Iran de la péninsule arabique et s’incarnant dans des dénominations concurrentielles : Golfe persique vs golfe arabique.

Dans « Arab League: The house is a mess », article publié par Al-Jazeera[1] le 9 octobre 2010, revenant sur la conférence de la Ligue arabe[2] qui s’est tenue le 8 octobre 2010 à Syrte (Lybie), et qui avait pour principal objet d’adopter une position commune à propos du futur des pourparlers de paix (!) entre Palestiniens et Israéliens » Hashem Ahelbarra reconnaît de façon très oblique que ce différend, sérieux, existe bel et bien mais il en déplace l’assise, le délocalisant dans ce qu’il appelle « la nature divisée de la Ligue », et tâche d’en faire une divergence « politique », c’est-à-dire pouvant éventuellement être résorbée au terme d’un dialogue – « musclé » au besoin.

Après avoir déploré que la position de la Lybie, la Syrie et le Yémen, qui estiment que « l’initiative de paix arabe[3] n’est plus d’actualité et que les Arabes devraient adopter une attitude plus ferme à propos de l’expansion des colonies en Cisjordanie » n’ait pas été retenue en raison de l’opposition de l’Arabie saoudite, de l’Egypte et de la Jordanie, qui estiment, elles, que la seule façon d’obtenir un soutien international pour l’effort de paix au Moyen-Orient, est d’inviter les Etats-Unis à jouer un rôle plus agressif, compte tenu de leur stature d’agent influent en faveur de la paix », laissant la place à une formulation – qu’il juge floue – mentionnant quelques alternatives – dont il laisse entendre qu’elles lui paraissent peu convaincantes – , Hashem Ahelbarra écrit :

« Mais c’est une proposition du charismatique (!) secrétaire de la Ligue arabe, Amr Moussa, qui a produit le plus d’étincelles. Amr Moussa est convaincu que la Ligue arabe devrait inviter des acteurs-clés de la région – principalement l’Iran et la Turquie – à prendre part aux sommets arabes et leur donner une voix quand il s’agit de certaines décisions d’intérêt commun.

La proposition a été tuée dans l’œuf. La Ligue arabe est composée de pays majoritairement sunnites, sceptiques à l’égard de l’Iran. L’Arabie saoudite, tout comme l’Egypte, a accusé l’Iran, à plusieurs reprises, de répandre le chiisme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

En 2009, le Maroc a rompu ses relations avec l’Iran après avoir porté la même accusation ».

Autrement dit, une proposition d'allure stratégico-politique du « charismatique (!) secrétaire de la Ligue arabe », proposition à la rationalité évidente sous un certain rapport, aurait été rejetée pour un motif à la rationalité plus fuyante, semblant indiquer que la Ligue arabe est plus un curieux chaudron dans lequel bouillonnent identités nationales, ethniques et religieuses que le lieu institutionnel de délibération politique que les « modernistes » la Lybie ? La Syrie ? Le Yémen ? Amr Moussa ? en son sein, et leurs champions, attendent qu’elle soit…

Reconnaissance oblique du sérieux et profond différend entre Perses et Arabes, par conséquent, équivalant à une dénégation : on constate en effet que la Turquie a disparu de la liste des acteurs, probablement afin de maintenir la supposée pertinence de l’opposition sunnisme/chiisme. Plus, Hashem Ahelbarra semble avoir une idée très élastique de ce que recouvre une dénomination déterminante dans le contexte, écrivant :

« Le sommet s’est ouvert en fanfare et s’est terminé avec peu de résultats. Mais en évitant les débats sérieux à propos de la réforme [de la Ligue], en se contenant d’émettre des communiqués et de créer des comités de suivi, la Ligue arabe pourrait bien suivre une voie dangereuse. Souffrant déjà d’un large déficit de crédibilité, elle risque d’aliéner encore plus des millions d’Arabes du Maroc à l’Arabie saoudite qui veulent voir du vrai travail et pas seulement des finasseries de détail ».

Millions de musulmans, certes, mais d'« arabes » ? Au Maroc, en Algérie, en Tunisie ? Au Soudan ?

Ce que Hashem Ahelbarra veut dire d’évidence, mais ne dit pas – de façon non pas délibérée, sans doute, mais parce que ce ne lui est « psychologiquement » pas possible, parce qu’il est pris dans le différend –, c’est : musulmans (péri-méditerranéens) arabes – le Perse n’est pas arabe, pas plus que le Turc, ou le Bosniaque, d’ailleurs...

Il y a donc différend entre Arabes et non Arabes (ne pas se laisser distraire par quelques alliances de circonstance impliquant la très duplice Syrie, par exemple) de la partie sud du bassin méditerranéen, se réclamant du même Livre, différend qui se lit/s’entend dans les à-peu-près du langage et s’incarne dans une « réalité » ethnique : autant dire un fantasme racialiste, surdéterminant et commandant le conflit d’apparence religieuse entre 2 branches opposées de l’Islam.

Déjà, la guerre Iran/Irak…

Observons que cette invitation à participer aux débats et à avoir « une voix quand il s’agit de certaines décisions d’intérêt commun » qui n’est pas venue de la Ligue arabe, le Perse l’a officiellement reçue du gouvernement libanais, lui donnant ainsi l’occasion d’inspecter ce qu’il estime être « sa » frontière avec Israël :

« Le président iranien, M. Mahmoud Ahmadinejad, a été accueilli [au Liban] mercredi 13 octobre [2010] par des milliers de Libanais – principalement des partisans du Hezbollah… »[4].

Rappelons aussi que les Etats-Unis ont décidé, il y peu, de vendre « 84 F-15 fighters, 70 hélicoptères Apache, 72 Black Hawk et 36 Little Bird à l’Arabie saoudite, l’équivalent du quart de la flotte actuelle du pays… et d’aider l’Arabie saoudite à améliorer son système de défense anti-missile… », rapporte le Telegraph, qui commente ainsi l’information :

« Le contrat va augmenter les craintes à propos de la militarisation des Etats du Golfe et du Moyen-Orient… en partie suscitée par le développement du programme nucléaire iranien… »[5].

Le différend persiste, s'aggrave même, et le chaudron bout.

*

Notes :

[1] Hashem Ahelbarra, « Arab League: The house is a mess », Al-Jazeera, 9 octobre 2010, http://blogs.aljazeera.net/africa/2010/10/09/arab-league-house-mess

[2] La Ligue arabe (officiellement la Ligue des États arabes), créée, avec le soutien du Royaume-Uni, le 22 mars 1945 au Caire par l'Égypte, l'Arabie saoudite, l'Irak, la Jordanie, le Liban, la Syrie et le Yémen du Nord pour affirmer l'unité de la « nation » arabe et l'indépendance de chacun de ses membres, compte aujourd’hui 22 membres : outre les membres fondateurs, la Lybie, le Soudan, le Maroc, la Tunisie, le Koweït, l’Algérie, le Bahrein, le Qatar, les Emirats arabes unis, le sultanat d’Oman, la Mauritanie, la Somalie, Djibouti, Comores, la Palestine (??).

Les 22 pays membres de la Ligue arabe sont également membres de l’Organisation de la conférence islamique. D’après Wikipedia.

[3] L’Initiative de paix arabe’ a été dévoilée au Sommet de la Ligue arabe 2002 de Beyrouth par S.A Royale le prince Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud, Prince héritier du Royaume d’Arabie saoudite (devenu roi en 2005) et confirmée au Sommet de la Ligue arabe 2007 de Riyadh.

Elle demande notamment à Israël :

(a) de se retirer intégralement des territoires arabes occupés, y compris le Golan syrien, jusqu’à la ligne du 4 juin 1967, et des territoires du Sud-Liban qui sont encore occupés (?) ;

(b) de parvenir à une solution juste et agréée au problème des réfugiés palestiniens conformément à la Résolution 194 (III) de l’Assemblée générale des Nations unies ;

(c) d’accepter la création d’un État palestinien indépendant et souverain dans les territoires palestiniens occupés depuis le 4 juin 1967 en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, avec pour capitale Jérusalem-Est ;

[… De son côté, la Ligue arabe] s’engage alors à ce que les États arabes :

(a) considèrent que le conflit israélo-arabe a pris fin et participent à un accord de paix entre eux et Israël tout en assurant la sécurité de tous les États de la région ;

(b) établissent des relations normales avec Israël dans le contexte de cette paix globale ;

[… La Ligue arabe] garantit le rejet de toutes les formes de réinstallation (?) de Palestiniens qui [seraient incompatibles] avec la situation particulière dans les pays d’accueil arabes (??) ;

[… La Ligue arabe] exhorte le gouvernement israélien et tous les Israéliens à accepter l’initiative susmentionnée afin de sauvegarder les perspectives de paix et éviter toute nouvelle effusion de sang, permettant ainsi aux États arabes et à Israël de vivre côte à côte dans la paix et assurant aux générations à venir un avenir sûr dans lequel la stabilité et la prospérité pourront régner… » D’après Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Initiative_de_paix_arabe, et Réseau Voltaire, http://www.voltairenet.org/article11390.html

[4] Avi Issacharoff, Amos Harel and The Associated Press, « Ahmadinejad welcomed by thousands in Lebanon », Ha’aretz, 13 octobre 2010, http://www.haaretz.com/print-edition/news/ahmadinejad-welcomed-by-thousands-in-lebanon-1.318751

[5] Alex Spillius, « US secures record $60 billion arms sale to Saudi Arabia », Telegraph, 13 septembre 2010.

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